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RACONTE-MOI MA FAMILLE N°3 L'enfance de DARTAGNAN, mon grand-père
par Paul-Frantz le, 03/08/2021  

“Raconte-moi ma famille...” N° 03 - Récits de famille, racontés par nos anciens.
Par Paul-Frantz VIDAL (famille maternelle à Fouquières-lès-Lens)
"L'ENFANCE DE DARTAGNAN, MON GRAND PERE… " :


Heureusement que notre grand-mère maternelle Marguerite Dujardin a toujours aimé nous conter des histoires. Grâce à elle, j'ai pu apprendre quelques anecdotes sur la vie de notre grand père, Dartagnan DUJARDIN. Il est mort très jeune, les poumons détruits par la silicose des mineurs et par les gaz d'ypérite de la grande guerre, et je n'avais pas quatre ans. Les seules choses dont je me souviens de lui sont, sa grosse moustache roussie par le tabac et qu'il faisait bouger pour me faire rire en claquant bruyamment ses lèvres, et qu'il avait toujours froid aux pieds, car il se tenait souvent assis sur une chaise avec les pieds dans le four de la cuisinière. Cela se passait à Orleix près de Tarbes, où il est venu finir ses jours.

Pourtant, cet homme de petite taille, aux cheveux de neige, et aux yeux perçants, bleus comme l'acier, avait un passé glorieux qu'attestaient encore les médailles qu'il gardait dans le tiroir du buffet de la cuisine. Témoignages dérisoires d'une conduite héroïque, et qu'il portait quelques fois lors des cérémonies commémoratives.
Ce n'est que vers l'âge de dix ou douze ans que j'ai appris, par notre grand-mère, qui avait été réellement cet homme au prénom de "cape et d'épée".

Je n'ai jamais réussi à connaître l'origine de ce prénom de Dartagnan. Ce qui est certain, c'est que notre arrière-grand-père, Charles Dujardin, n'a pas manqué d'imagination pour les prénoms de ses enfants. Outre Dartagnan, il y eut aussi Anasiata, Lucrèce, Godelive, Paula, Blida…

Cinquième d'une fratrie de quatorze enfants, le jeune Dartagnan, était sûrement un élève appliqué, mais la vie était dure en cette fin de 19ème siècle en pays minier, aussi l'école devait céder la place au travail au fond de la mine, dès l'âge de douze ans. De cette époque, celle qui a précédé son entrée à la mine à douze ans, j'ai gardé cette petite histoire :

S'il était assez sage à l'école, le petit Dartagnan l'était beaucoup moins au catéchisme. A cette époque, le catéchisme était obligatoire, et aucun adolescent ne pouvait entrer à la mine à douze ans sans le certificat d'études, et un "certificat de bon chrétien" délivré par le curé du village. C'est dire l'importance que le curé pouvait avoir sur la vie sociale des habitants.
Au début des années 1890, le curé de Fouquières s'appelait Maquois (le grand Maquois disait-on en raison de sa haute stature). Il était craint de tous, car terriblement rigide et exigeant. Pourtant, le petit Dartagnan ne semblait pas le craindre, et se faisait souvent remarquer par ses facéties. Bien sûr, c'est classique, il lui est arrivé de faire pipi dans le bénitier de l'église, mais personne ne l'a jamais su…
Un jour, lors d'une classe avec le père Maquois, celui-ci interrogeait un garçon nommé François, du même âge que Dartagnan. Le petit François était ce que l'on peut appeler un "simplet", garçon naïf et timide, dont tous les autres se moquent volontiers. De plus, le pauvre François, avait un défaut de prononciation. Il parlait un peu comme s'il avait une patate dans la bouche, avec une mauvaise articulation des mots. Cela lui donnait une voix un peu plus grave. Enfin, il "rrroulait" terrrrriblement les "r"…

Le Père Maquois demande :
- François, peux-tu me dire qui créa le ciel, la terre, la mer et les montagnes, enfin, la nature en général… ?
Le jeune François se lève, se tortille sur place, hésite, cherche visiblement une inspiration qui ne vient pas. Mais voilà, le bon copain Dartagnan est juste derrière lui. Alors, se tassant derrière le banc il lui souffle en patois la réponse :
- Ch'étot Monsieur Carnot… Chuchote-t-il. (NdR : Sadi Carnot était Président de la République.)
- Ch'étot Monsieur Carrrnot… Répond fort et clair le brave garçon avec assurance.
- Ah oui… ! Dit le curé, un peu surpris de la réponse. Et alors, peux-tu me dire qui a créé les hommes, les femmes, les animaux, et tous les êtres vivants… ?
Notre petit François se trouve dans le même embarras que pour la première question. Mais, encore une fois, le salut vient du banc de derrière, en la personne du secourable
Dartagnan :
- Ch'étot Madame Carnot. Souffle-t-il encore.
Et François, soulagé, de répondre :
- Ch'étot Madame Carrrnot… !
- C'est très bien, François, dit le curé, tu peux te rasseoir. Quant à toi Dartagnan, tu peux te redresser, tu as bien aidé ton camarade, et tu viendras me voir après le cours, à la Sacristie, pour que je te récompense comme tu le mérites…

Inutile de dire que la raclée que prit notre grand-père ce jour-là fut une des plus sévère que le grand Maquois administra à l'un de ses catéchumènes…
Les relations entre le ministre du culte et Dartagnan n'étaient pas les seules à être tendues, elles l'étaient aussi avec le père de Dartagnan, notre ancêtre Charles. Il faut dire que ce père de famille nombreuse n'était pas tout à fait un modèle de foi chrétienne et de piété. Cependant il fallait bien qu'il s'accommode avec la religion, s'il voulait que ses enfants puissent un jour trouver du travail.

Le risque était sérieux, et lorsqu'un voisin vint un jour lui dire que Maquois risquait fort de refuser le certificat à Dartagnan, pour cause de dissipation et mauvaise conduite, il s'écria :
- Il aurot intérêt à point fair' cha… Sinon, j'm'en va y prendr' la mesur' d'un col…
(Il aurait intérêt à ne pas faire ça. Sinon je m'en vais lui prendre la mesure d'un col...)
La réaction de Charles fut bien sûr rapportée au grand Maquois qui répondit alors :
- Et il pense que, pendant ce temps-là, je lirai le journal, peut-être… ?

On verra, dans un futur récit, que les échanges violents entre les Dujardin et les curés n'ont pas totalement cessé après celui-ci. On en reparlera quand je vous conterai l'histoire de mon prénom et de mon baptême… !
Tout se termina bien malgré tout, lorsque le petit Dartagnan reçut quand même son "Satisfecit", fameux sésame pour avoir le droit, quelques mois plus tard et certificat d'études en poche, d'entrer comme "galibot al'fosse nimero 6", (*) (galibot à la fosse numéro 6) le puits de mine de Fouquières-lès-Lens (qui fait partie du bassin de Courrières).

(*) On appelait les puits d'accès à la mine "les fosses". On leur avait donné des numéros et les ouvriers étaient attachés à leur fosse comme les membres d'équipage d'un navire. Quant aux "galibots", c'étaient les enfants travaillant dans la mine. Voir ci-dessous.

Le travail réservé à ces préadolescents, les galibots, entre douze et quinze ans, était déjà très dur, car si au début on se contentait de leur faire faire quelques corvées : Trier le charbon, porter les lampes de rechange aux mineurs, ouvrir les trappes d'aération, etc… Ils étaient affectés ensuite au roulage (l'herchage) des "berlines", ces lourds wagonnets remplis de charbon que l'on remontait du fond. Hercher est un travail exténuant pour des enfants, en attendant d'être assez fort pour aller au "front de taille", manier le pic pour "abattre" le charbon. C'est sûrement la raison qui fit que notre grand-père était d'une musculature hors du commun. Mais cette masse musculaire acquise trop précocement nuisit à son développement, et il resta petit, affichant un mètre cinquante-huit sous la toise à la visite médicale d'incorporation lorsqu'il devança l'appel en 1900.

A bientôt… ! Pour d'autres récits !


 


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