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RACONTE-MOI MA FAMILLE N°14 Le triomphe des fourbes
par Paul-Frantz le, 22/08/2021  

“Raconte-moi ma famille...” N° 14 - Récits de famille, racontés par nos anciens.
Par Paul-Frantz VIDAL (famille maternelle à Fouquières-lès-Lens)
"LE TRIOMPHE DES FOURBES… !"


Les Ch'tis à Paris
"LE TRIOMPHE DES FOURBES… !"

Ce dimanche là, je pourrais presque le situer sur le calendrier, je ne suis pas près de l'oublier. C'était le premier dimanche après les vacances de Noël et j'avais dix ans. Cela aurait pu être le 14 janvier 1951…
Cette fois, la famille Dujardin est venue chez nous dans le 15ème arrondissement. Le repas préparé par Mémé et Maman avait sûrement le menu de tradition : Les œufs mimosas, le gigot aux flageolets et le moka bien crémeux. Le café fut servi avec le traditionnel Cognac Château Larressingle (vieux de plus de 50 ans comme d'habitude…).

Bien sûr, après Noël, on parle des cadeaux que l'on a reçus. Et, pour moi, le père Noël avait comblé mes vœux. J'avais reçu cette carabine à plomb Diana à air comprimé que je réclamais depuis si longtemps, argumentant sans cesse que mes camarades Germa, les trois fils de l'amiral polytechnicien de l'immeuble voisin, en avaient eu une pour un anniversaire.
Aussitôt, les garçons se pressent pour voir la merveille. L'aîné de mes cousins, Jean-Paul, est enthousiaste. Il pousse aussitôt pour que l'on fasse un essai. J'ai beau dire que Maman m'interdit de m'en servir à l'intérieur, rien n'y fait. Les deux grands me pressent d'accepter qu'ils fassent eux-mêmes un essai en tirant par la fenêtre. Je ne suis pas de taille à leur reprendre ma carabine.

Et nous voilà tous, malgré le petit froid de janvier, à la grande fenêtre de la chambre du fond, que nous partageons mon frère et moi. On ouvre la boîte de plombs en forme de petits bouchons de champagne, mon frère Jean-Pierre prend la direction des opérations de tir et arme la carabine. Nous sommes au sixième étage, devant nous s'étendent, jusqu'à la rue du colonel d'Ornano qui n'existait pas encore, les toitures en shed des usines d'ascenseur Edoux-Samain. En contre-bas, sous notre fenêtre tout en bas, la cour de notre immeuble et, entre les deux un petit passage, chemin de terre entre deux murs débouchant sur la rue Lecourbe, la Cité Lecourbe, je crois. Il mène à un petit bâtiment en mauvais état, de deux niveaux, qui doit contenir quatre ou cinq appartements.
Mon frère, conscient de sa responsabilité d'aîné, m'interdit bien sûr de procéder moi-même à l'essai de mon arme. Pourtant j'avais l'habitude de manipuler la même, chez mes copains du voisinage, qui en possèdent aussi chacun une.

Ayant placé un plomb dans le canon et refermé l'arme, il fallait trouver une cible. Rien d'intéressant en vue, il décide alors de tirer vers les sheds de l'usine d'ascenseur. Le souffle claquant de la décharge de l'arme fut suivi très vite d'un petit choc mat venu des toitures en verre armé de l'usine. Rien de visible, aucun effet et surtout pas le moyen de localiser l'impact.
Alors, Jean-Paul, en fils de militaire avisé, possédant la fibre balistique des servants de canon de chars de combat, déclara qu'il fallait trouver une cible mieux identifiée et plus proche.
C'est là qu'il avisa, en baissant la hausse de tir au niveau du second plan de notre horizon, les fenêtres du petit bâtiment situé au fond de la Cité Lecourbe. Et là, se trouvait une fenêtre singulière. Nous étions à quelques jours de fêtes de fin d'années et les habitants de ce logement avaient décoré leur fenêtre de petits sapins de papier, et simulé des chutes de neige avec des petits tampons d'ouate collés sur les vitres. C'était certainement la fenêtre du séjour car on voyait à l'intérieur le sapin de Noël encore décoré, qui finissait de répandre ses aiguilles sur un décor en papier crépon.

- Tires sur la fenêtre, là, en bas… ! Ordonne le chef de tir.
A première vue, et à l'examen ultérieur aussi, la fenêtre pouvait paraître inaccessible à la portée réduite d'une arme à air comprimé de calibre 4,5 mm, que l'on évalue à environ 30 mètres. Il y avait, en réalité, au moins cinquante mètres.
Je me rendais compte que cela pouvait être dangereux et je commençais à réclamer ma carabine, qui après tout était mon cadeau de Noël et j'avais bien le droit d'interdire que l'on s'en serve. La menace de quelques gifles ou coups de pied eurent vite raison de ma volonté de résistance.
Jean-Pierre réarma la carabine, et visa donc l'immeuble du bas. Le claquement de l'arme ne fût suivi d'aucun son. Il est évident que la flèche de la trajectoire du projectile avait considérablement abaissé de point d'impact, et celui-ci devait se trouver dans la rue boueuse, devant la façade visée.

Jean-Paul s'est aussitôt rendu compte qu'il fallait procéder à une correction de l'angle de site, en relevant le canon de la carabine :
- Vise très au-dessus, le bord du toit… !
Jean-Pierre avait rechargé l'arme, et s'appliquait, dans le même angle de gisement, à augmenter la hausse afin de placer la mire au niveau de la gouttière. Cela impliquait quand même une évaluation de flèche par rapport à un tir tendu, de plusieurs mètres.
Puis Jean-Pierre eut un scrupule :
- Et si ça casse un carreau ?
- Mais non, répond Jean-Paul, c'est loin, et le plomb ne peut avoir assez de force pour casser la vitre. Si tu la touches, on entendra un bruit, C'est tout… !

J'étais terrifié en pensant à ce qui se passerait si, justement, ça se passait mal… Jean-Pierre a tiré. Une petite seconde après, on a entendu le bruit cristallin d'un verre qui se brise en tombant. Le reflet s'est éteint sur l'une des vitres de la fenêtre du rez-de-chaussée et la panique s'est emparée de nous. En un éclair, tout le monde s'est reculé, Jean-Pierre a rentré la carabine et Jean-Paul a refermé la fenêtre. Nous sommes tous sortis du champ de vision de la fenêtre.
- S'il ne nous ont pas vu, ils ne pourront jamais trouver qui a cassé le carreau, déclare Jean-Paul rassurant.
Cependant, nous étions déçus de la médiocrité des prévisions balistiques du cousin Jean-Paul. Ce qui ne devait faire qu'un petit choc s'est révélé être une véritable pénétration de la matière. Il est vrai que même en tenant compte de la distance, la portée du tir avait été augmentée du dénivelé global résiduel existant entre le sixième étage, ou nous nous trouvions, et le rez-de-chaussée. La vitesse du plomb subissant une influence positive engendrée par une composante verticale : la pesanteur.

J'ai rangé ma carabine dans le tiroir de la grande armoire de l'entrée et nous n'en avons plus reparlé.
Le jeudi suivant, dans la matinée on vient sonner à la porte. Maman va ouvrir. Un homme jeune, bien habillé s'adresse à elle poliment :
- Bonjour Madame, puis-je savoir si l'un de vos enfants possède une carabine à plomb utilisant ce genre de projectile ?
Et il montre à ma mère un petit plomb de 4,5mm en forme de bouchon de champagne.
- Je crois que oui, répond ma mère, qui, supposant quelque bêtise, m'appelle aussitôt.
Jean-Pierre, pour ne rien perdre de l'entretien, se tient en embuscade dans le sas de la cuisine.
- Est-ce bien toi qui utilise ce type de plomb, en bouchon de champagne ?
Je bredouille un peu, cherchant comment me sortir du piège par une pirouette intelligente. Mais il continue :
- Tes copains du 6, que je vois souvent tirer à la carabine sur leur terrasse, m'ont dit que tu étais le seul ici à utiliser ces plombs.
Je comprends que j'ai été lâchement dénoncé par ces collabos de copains, tandis que les regards interrogateurs que ma mère dirige alternativement sur l'homme et sur moi, trouvent enfin leur réponse dans l'exposé de l'homme :

- Nous habitons le fond de la Cité Lecourbe, au rez-de-chaussée et, dimanche après-midi, un coup de carabine est venu casser un carreau de notre fenêtre. Je suis Inspecteur de police au commissariat du 15ème, et j'ai retrouvé ce plomb dans les débris de ma vitre. Une rapide enquête m'a amené chez vous. Je dois ajouter que j'ai trois petits enfants en bas âge, et que cela aurait pu être dramatique si l'un d'eux avait été blessé. Heureusement, nous étions absents.

Réaction habilement feinte ou colère réelle, maman entre alors dans une fureur hystérique. Elle crie toute sa colère et ses regrets de m'avoir offert cette carabine. Elle savait que cela finirait mal, et me voue à toutes les affres de la justice et des enfers. Puis, joignant le geste à l'invective, elle m'applique une magistrale paire de claques devant l'homme médusé. Bien sûr, je pleure à chaudes larmes et je montre un désespoir sincère. Pendant ce temps, Jean-Pierre plié en deux par un rire rentré, pour ne pas faire de bruit, se tord d'hilarité de me voir accusé et châtié pour un méfait qu'il a lui-même perpétré.
Impressionné par la violence et la soudaineté de la réprimande, l'homme s'adresse à ma mère.
- Rassurez-vous Madame, il n'y a rien de grave et je pense qu'on pourra en rester là si vous faites en sorte que de telles choses ne se reproduisent plus.

Maman se confond en excuse, et promet que l'objet du délit me sera confisqué.
L'homme se tourne alors vers moi :
- J'espère que tu t'es rendu compte que tu aurais pu faire beaucoup de mal. Pourtant, un grand garçon comme toi devrait être plus raisonnable. Tu aurais été plus jeune, je ne dis pas mais…
Et le voilà parti sur le couplet de la prise de conscience de la responsabilité de l'acte… Et moi de penser que si j'avouais que ce n'était pas moi le coupable, mon fourbe de frère et son commanditaire, notre cousin, tous deux âgés de dix-sept ans, feraient figure de délinquants précoces aux yeux de ce policier.
L'homme est reparti à la fin de son sermon, heureux et convaincu d'avoir fait régner la justice dans son quartier. C'est comme ça qu'on pousse les gens à la révolte… !

Le pire, c'est qu'à l'issu de cette séance pathétique, ma mère n'a rien dit à Jean-Pierre, pas la moindre réprimande, pas la moindre punition. Et pire, comme si l'injustice ne suffisait pas, il me fallait subir la suppression de mes biens, et Maman se vengea sauvagement sur ma carabine. Dans un accès de rage réitéré, elle s'arma d'un marteau et entreprit de fausser l'articulation du canon de la carabine. Elle frappait si fort en hurlant de colère, que le marteau laissait des encoches profondes dans l'acier nickelé de l'arme. Je pleurais de désespoir, quand mon frère, lui, jubilait de me voir désespéré par sa faute.

Heureusement l'acier fut plus fort que ma mère, et surtout, elle n'avait aucune notion de mécanique. En n'exerçant, par ses coups, que des pressions verticales, elle laissait à l'acier la possibilité d'utiliser ses propriétés élastiques. A aucun moment elle n'a favorisé de couple de torsion, engendré par le moindre porte-à-faux, ce qui aurait irrémédiablement faussé l'axe de visée de l'arme. J'ai pu, quand même, par la suite tester la justesse de son tir sur quelques pigeons du voisinage.

A bientôt… ! Pour d'autres récits !


 


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